LA TRANSHUMANCE DE MANEX

En ce 11 Mai, règne une agitation toute particulière dans la bergerie des Manex de Gilles et Lydia ici à Ahaxe.

Il est tout juste 4 h du matin, mes sœurs comme moi même, sommes déjà réveillées. Mais, que se passe t-il, pourquoi tant d’excitation aujourd’hui, alors qu’habituellement nous attendons bien sagement l’heure de la traite ?

En réalité, aujourd’hui, n’est pas un jour comme les autres, car enfin, voici le jour de la montée à l’estive.

Dans quelques minutes, nos bergers vont apparaître pour, dans un premier temps, équiper les plus âgées d’entre nous d’une grosse cloche. Ce sont les cloches de la transhumance, des cloches assez lourdes, mais surtout très sonores qui signaleront notre passage tout au long du chemin.

Un chemin assez long, plus de 10 km, sur lequel nous traverserons plusieurs petits villages, avant d’entamer la longue montée vers le Béhorléguy. Un Béhorléguy vert d’une herbe tendre et fraîche, que nous brouterons durant tout l’été jusqu’aux prémices de l’automne. Un Béhorléguy signe de liberté et d’air pur. Bien sûr, nous ne serons pas seules là haut. Nous retrouverons des cousines, toutes des Manex comme nous, qu’elles soient à tête noire ou rousse, mais également nos voisines basco-béarnaises. Il y aura aussi les blondes, ces bêtes cornues dix fois plus grandes que nous, appelées vaches. Nous cohabiterons donc avec tout ce monde, mais également avec d’autres quadrupèdes, eux, les chevaux. A cela, s’ajouteront quelques cerfs et biches ainsi que leurs adorables faons, sans oublier depuis quelques temps un petit troupeau d’isards venus du Béarn. Ce sont des cervidés comme nous l’avons appris, qui eux vivent toute l’année ici à l’état sauvage, donc sans gardiens. Même s’ils sont inoffensifs pour nous, il en est un pourtant que nous n’apprécions guère. Il s’agit de ce grand cornu de cerf, qui au début de l’automne vient hanter nos nuits par son brame lugubre.

Malgré tout ce monde, l’espace étant tellement grand là haut, nous vivrons dans la plus grande harmonie. Il y aura à boire et à manger pour tous.

L’hiver en bas c’est bien passé, même si nous avons été particulièrement occupées. Il est vrai que dès notre descente au mois de Novembre, nous avons toutes très rapidement agnelé. La bergerie était alors très animée, cela braillait de tous les côtés et nous étions alors mises à contribution. Il fallait allaiter tous ces agneaux et cela plusieurs fois par jour. Nous avions même constitué une garderie et notre attention était sans relâche. Il est vrai que nous avions à faire, pour certains, à de véritables petits garnements. Certains courraient dans tous les sens, quand d’autres faisaient des infidélités à leur mère en tétant le lait de leur tante. Malgré tout, la bergerie respirait le bonheur et nous étions toutes fières de notre progéniture.

Pourtant, ce bonheur allait être éphémère. La grande majorité de nos bébés, allait hélas nous quitter. Allaient ils rejoindre ou même former d’autres troupeaux chez un autre berger ? Nous ne le saurons jamais, même si certaines d’entre nous, peut être par instinct pressentaient le pire.

Alors, le cœur en peine, notre quotidien sera fait des 2 traites journalières, sans oublier l’attention toute particulière de nos bergers. Tout l’hiver durant, ils nous soigneront, nous nourriront, ici dans ces prairies où l’herbe n’est en rien comparable à celle que nous brouterons là haut.

 

4 h 30, nos bergers sont arrivés, nous nous regroupons alors toutes devant la porte, cette porte des vacances en quelque sorte. Enfin, celle ci s’ouvre, et nous sortons en rang serré tous phares allumés par cette nuit noire. Ce matin, le brouillard est intense et il fait frais, mais notre toison encore épaisse nous protège.

Nous empruntons tout d’abord une route large et goudronnée, mais vu l’heure matutinale, celle ci est déserte. Nous avançons lentement et le son de nos cloches se mêle au martellement de nos sabots sur l’asphalte. Notre bergère Lydia nous guide, revêtue pour la circonstance d’un gilet jaune fluo. Elle est accompagnée de ses trois garçons, Olivier, Cédric et Jérémy, qui en aucune manière n’aurait raté cet instant. Pour eux aussi les vacances vont commencer là haut, même si durant encore un mois, il faudra descendre à l’école d’Ahaxe. Habitués de ces terrains montagneux, ils marchent bon train y compris le petit dernier qui a tout juste 3 ans. Plus en avant encore, une voiture tous feux allumés nous ouvre la route, il est vrai que sur cette départementale, malgré l’heure matinale, nous croiserons quelques véhicules. Nous y rencontrerons même une bétaillère, celle ci remplie de nos cousines, montant elles aussi à l’estive.

« Elles seront moins fatiguées que nous me dit Manexa », peu importe, car elles n’auront pas la chance d’admirer comme nous ce magnifique paysage sous ce soleil naissant.

A l’arrière par contre, suit Gilles, au volant de son camion, ce dernier régulant également la circulation, mais servant d’intendance pour les nombreux marcheurs le précédant. Cette transhumance est une tradition pour bon nombre d’entre eux et comme chaque année, ils nous accompagneront jusque là haut.

6 h du matin, le soleil pointe à l’horizon, mais ici en bordure de la rivière Laurhibar le brouillard s’épaissit. Nous voici à Mendive et nous allons bifurquer sur notre gauche pour emprunter un petite route montant vers le plateau de Kalixagoa. La pente est rude et nos pattes encore engourdies sont misent à rude contribution. Mais qu’à cela ne tienne, nous sommes en bonne voie vers cette estive tant attendue. Déjà, l’herbe est odorante, une herbe recouverte de rosée, comme nous l’apprécions. Mais pour l’instant, hors de question d’y goûter, les chiens sont d’ailleurs là pour nous le rappeler.

Alors que nous approchons de Sudurtze, attiré sans doute par le son de nos cloches, un troupeau de nos cousines à tête rousse vient nous saluer. Elles sont déjà là depuis plusieurs jours, comme plus loin quelques blondes.

Le brouillard s’estompe et déjà au dessus de nos têtes planent quelques vautours. Ils ont l’air apparemment ravis de notre présence. Effectivement, comme ils doivent le penser : « le garde manger est de retour ». Nous savons toutes qu’ils sont inoffensifs pour nous, car seuls nos cadavres les intéressent. Des cadavres, malheureusement pour nous, il y en aura. Chaque été, notre troupeau se voit amputé de 4 ou 5 de nos sœurs. Atteintes par l’âge pour certaines, par la maladie pour d’autres comme par une chute malencontreuse, leur chemin s’arrêtera là, dans cet alpage qu’elles aimaient tant. La vie, la nature reprend alors ses droits.

Armiago est en vue et comme chaque année, nous y ferons une pause. Une pause pour notre troupeau, comme pour nos bergers et nos suiveurs. Sous les ordres de Lydia, les chiens nous regroupent dans un coin et s’allongent devant nous comme pour nous barrer le passage.

 

Il est vrai que nous sommes pressées d’arriver, mais ce petit repos nous sera également bénéfique. L’herbe fraîche embaume, mais comment résister à la tentation, d’autant plus que nos invités profitent de cette halte pour se restaurer. Quelques unes d’entre nous essaient pourtant de déjouer l’attention de nos gardiens, mais halte là, personne ne quitte le cercle que nous formons. Il nous faudra attendre notre arrivée au Béhorléguy, pour enfin goûter à cette pâture comme aux joies de la liberté.

Il est 11 h, et nous nous remettons enfin en marche. Cette fois, la grande majorité de nos invités nous précède. Effectivement, nous pensons qu’ils sont fatigués, leurs pas sont de plus en plus lourds. Cela nous ralentit d’ailleurs considérablement, mais ne serait ce pas le but de la manœuvre ? Nous y voyons là un peu d’égoïsme, car eux, ont le ventre plein, alors que nous, mis à part quelques brindilles glanées ça et là… !

Enfin, la voilà notre estive après tout de même plus de 6 h de marche. Nos petites pattes sont endolories, il est vrai que marcher sur du goudron… Nous allons maintenant retrouver nos petits sentiers de terre, mais surtout manger, manger et encore manger. Après quoi, la sieste sera la bienvenue.

Nous laissons donc là nos suiveurs, lesquels ont encore un long trajet d’ici au col d’Inharpu où se trouve le cayolar de nos bergers. Cette transhumance se veut festive, un repas est d’ailleurs prévu à la bergerie pour nos amis.

« Elle est bien meilleure que l’année dernière » me dit Manexa. Effectivement, l’écobuage puis la pluie, en sont la raison. Notre pâture est vert tendre et grasse à souhait. Nous y trouvons même quelques fleurs.

Voila, nous sommes maintenant ici jusqu’à la fin de l’été, soit un peu plus de 6 mois. Dans un premier temps, il faudra encore nous traire, deux fois par jour, puis nous passerons à la tonte. Il est vrai qu’avec cette chaleur, nous n’avons plus besoin de notre manteau. Nos bergers, seront tout à notre attention, soignant nos petits bobos, nous baignant même afin de nous débarrasser de nombreux parasites.

La fin de l’été sera alors propice à l’accouplement, date à laquelle, nos Messieurs seront intégrés au troupeau. Effectivement, c’est ici que nos agneaux sont conçus. Ils naîtront 5 mois plus tard, en bas à la bergerie et le cycle recommencera.

KM